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Dr KUMAKO : ” La lutte contre le tabagisme passe d’abord par une communication pour le changement de comportement”

Santé : Interview du Coordonnateur du Programme national Anti-tabac au Togo

Dans notre édition (CP N° 968 du 11 au 15 juin 2018), nous avions écrit un article intitulé « : Mieux connaître les dangers liés au tabagisme : Démarrage de la campagne nationale de sensibilisation sur le tabac et les cardiopathies ». Cet article avait restitué le déroulement de la cérémonie de lancement ainsi que le contexte général dans lequel se situe la campagne d’information et de sensibilisation initiée par le ministère de la Santé et de la Protection sociale à l’endroit des populations togolaises. Toujours dans le cadre de la lutte contre le tabagisme au Togo, nous revenons à la charge en laissant, cette fois-ci, le soin au Dr Vinyo KUMAKO, coordonnateur national du programme antitabac, de revenir en détails sur la mise en œuvre de cette campagne destinée à sensibiliser sur le fléau mondial que constitue le tabagisme et les risques sanitaires liés à sa consommation.

 

Le Combat du Peuple : Bonjour Dr KUMAKO, le ministère de la Santé et de la Protection sociale veut sensibiliser les populations sur les méfaits du tabagisme. Quelle est la stratégie mise en place par votre département pour faire passer ce message de prévention sur toute l’étendue du territoire ?

Dr Vinyo KUMAKO : Bonjour. Avant d’aborder tout ce qui va être fait, il faut déjà rappeler l’existence de la loi anti-tabac dans notre pays. Cette loi constitue la base et oriente nos activités. Elle a été votée en 2010 et est entrée en vigueur depuis 2012. En ce qui concerne la campagne de sensibilisation, le ministère de la Santé compte sur les structures d’appui dont il dispose dans les régions et les préfectures. Il y a également la société civile sur laquelle nous nous appuyons parce que le Ministère n’a pas un effectif assez élevé qu’il peut déployer sur le terrain. Nous allons donc travailler en partenariat avec les Organisations Non Gouvernementales (ONG) puisqu’elles sont déjà présentes dans les milieux où nous voulons nous diriger. Il est vrai que nous nous déplaçons déjà sur le terrain pour communiquer avec les populations et faire passer le message qui peut les aider à comprendre les méfaits du tabagisme en vue de changer de comportement, mais nous donnons aux ONG certaines orientations afin qu’elles appuient nos actions sur le terrain. En définitive, il y a une synergie d’actions entre le Ministère de la Santé, le programme national anti-tabac et la société civile pour permettre aux gens de changer de comportement.

C.P : Pensez-vous que vous disposez de moyens suffisants pour parvenir à l’objectif fixé par le Gouvernement au bout d’un an ?

V.K : A notre avis, le propre de l’être humain, c’est de s’adapter et non d’attendre les moyens satisfaisants. En d’autres termes, les objectifs fixés sont proportionnels aux moyens que nous possédons. Nous avons défini notre stratégie de sensibilisation en fonction des moyens dont nous disposons. Il va sans dire que par rapport à nos objectifs, les moyens sont là.

C.P : Le Togo dispose de plusieurs lois interdisant la consommation en public et la promotion des produits contenant du tabac. Le Gouvernement a également opté pour l’augmentation des taxes sur ces produits. Cependant, on constate que des sanctions ne sont pas infligées à ceux qui enfreignent ces lois. Cela ne freine-t-il pas vos actions sur le terrain ?

V.K : C’est vous qui dites que des sanctions ne sont pas infligées. En fait, il y a plusieurs façons de sanctionner. Aujourd’hui, vous pouvez remarquer qu’il n’y a plus de publicité encourageant la consommation du tabac sur les médias et les espaces d’affichage public. Auparavant, pendant le tour cycliste du Togo, ce sont des convois de véhicules qui faisaient de la publicité autour des produits contenant du tabac. C’est parce qu’il y a eu des interdictions et des sanctions que les commerciaux ont arrêté la propagande des produits tabagiques. Dans un autre registre, nous devons être, avant tout, pédagogique. Une loi en terme de santé publique ne vise pas essentiellement à pénaliser les gens. Il faut amener les consommateurs à comprendre l’effet positif de cette loi sur la santé pour qu’ils puissent l’adopter et changer de comportement. Notre but ultime n’est pas de pénaliser les consommateurs mais plutôt de faire comprendre aux populations le bien-fondé de la loi et l’intérêt qu’elles ont en se l’appropriant et en la respectant. Certes, il est vrai qu’il faille, de temps en temps, punir, redresser ceux qui sont sur le mauvais chemin en leur appliquant des pénalités mais ce n’est pas pour autant que la sensibilisation ne doit pas continuer. Nous privilégions, pour le moment, l’éducation, la communication, bref, l’intensification des campagnes d’information pour parvenir au changement de comportement.

C.P : Quelle est le degré d’implication des pouvoirs publics pour faire aboutir la lutte que vous menez ?

V.K : Etant donné que la lutte contre le tabac est une lutte multisectorielle, nous avons eu des échanges et effectué des travaux avec le ministère de la Sécurité et de la Protection civile ainsi que le ministère de la Justice pour aboutir à l’application effective de la loi anti-tabac. Néanmoins, tout ce monde agit aujourd’hui pour vulgariser le contenu de la loi anti-tabac. Le but visé est que les gens comprennent son effet didactique afin d’adopter un comportement pour la vie. Ainsi, pour le moment, on n’envoie pas systématiquement les gens en justice pour avoir fumé dans un lieu public parce qu’on est encore à l’étape de sensibilisation.

C.P : Selon une enquête récente de l’ANCE-Togo avec l’appui de Campaign for Tobacco‐Free Kids, la vente en détail des cigarettes est la principale cause de la montée de la consommation du tabac et le frein à la lutte que mènent les autorités publiques et les ONG. Des mesures sont-elles prévues pour pallier ce type de vente ?

V.K : Ce n’est pas du jour au lendemain qu’on va changer un comportement que des gens ont acquis depuis des siècles. C’est pourquoi nous comptons essentiellement sur la sensibilisation pour mettre fin à cet état de chose.

C.P : On remarque de plus en plus que de jeunes élèves fument et sont exposés à la fumée du tabac. Cela se remarque par exemple pendant les semaines culturelles et les sorties scolaires. Quelles sont les actions envisagées par le programme que vous coordonnez pour mettre fin à cette situation déplorable ?

V.K : Tous les ans, nous passons dans des écoles pendant les semaines culturelles pour parler aux élèves des méfaits de la cigarette. C’est vrai que nous ne pouvons pas circuler dans toutes les écoles du pays mais nous nous déplaçons vers des établissements scolaires clés qui sont ciblés pour que le message puisse atteindre un grand nombre d’apprenants. En réalité, le tabagisme chez les jeunes est perçu comme une forme de révolte ou d’affirmation de soi mais lorsqu’on les approche pour leur parler du danger qu’ils courent, ils se rendent compte et arrêtent. Depuis quelques temps, des avertissements sanitaires sont marqués sur les paquets de cigarettes. Un enfant qui lit ces avertissements sur un paquet vide jeté au sol prend vite conscience. Par ailleurs, des campagnes de sensibilisation se font sur les médias et par le biais de la société civile. J’insiste sur le fait qu’aujourd’hui, la lutte contre le tabagisme passe avant tout par une communication intense pour le changement de comportement. C’est sur cette voie que nous sommes.

C.P :  Docteur KUMAKO, votre mot de fin…

V.K : En ce qui concerne le tabac, j’ai toujours dit que c’est le produit de consommation de l’homme qui ne lui apporte aucun bénéfice. En d’autres termes, de tous les produits de consommation destinés aux hommes, le tabac n’apporte rien de bon au consommateur si ce n’est qu’il profite aux firmes de production. On sait que le fumeur rentre, pendant un laps de temps, dans un état d’illusion au moment où il fume, mais c’est juste à titre temporaire. Lorsqu’on réalise les inconvénients de cette pratique sur sa santé voire sa vie, fumer n’en vaut pas la peine. Nous convions donc ceux qui sont déjà tombés dans le piège du tabagisme à nous approcher pour qu’on puisse les aider à s’en sortir. A ceux qui n’ont jamais franchi le pas, nous les supplions de ne pas y entrer d’autant plus que tout le monde n’a pas la même capacité de résistance. Pour les gens qui ont des fumeurs dans leur entourage, il leur revient de les encourager à arrêter parce que les fumeurs empiètent, sans le savoir, sur la vie des autres. Selon l’OMS, sur 7,2 millions de personnes qui décèdent tous les ans pour cause de tabagisme dans le monde, il y a 900 000 qui n’ont jamais touché à la cigarette mais qui sont des victimes collatérales de ceux qui fument. Donc, de grâce, que ceux qui fument à côté des non-fumeurs respectent le choix des autres. Je vous remercie.

Propos recueillis par la Rédaction

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